
"Quelle folie de militer !" : dix jours au coeur de la Fête de l’Huma 2003, avec le Collectif Huma 64 & l’équipe de travail de l’Auberge des Pyrénées.
C’est parti pour une nouvelle épopée !
Samedi, le Collectif Huma, emmené par Jean-Claude, a une fois de plus retroussé ses manches. Fini le temps des retrouvailles, des indispensables réunions, des listes, des plans et autres préparatifs... place à l’action !
Dans le hangar de ce copain paysan, près de Pau, les 15 tonnes de matériel et objets divers ont sommeillé pendant un an. Les gants de travail ont retrouvés leurs mains, les lieux et les odeurs familières font resurgir des souvenirs des années précédentes. Sous les chênes, la remorque du camion est prête à recevoir sa charge. Dans quelques heures, le décor sera bien différent, à la Courneuve, mais, chaque chose en son temps. Pour l’instant, c’est le transfert et le rangement, oh combien méticuleux : avant de penser à charger, il faut penser à décharger... une fois sur place, de quoi aura-t-on besoin en premier ?
Malgré tout, les premières vannes fusent, certains se font chambrer, les complicités réapparaissent, l’ambiance est déjà là !
Lundi, 6 heures du matin, le noyau dur est là, prêt à partir : Jean-Claude, Bob, Guy, Mathieu, Philippe, Pierre et Rémi (le seul vrai "chef" de la bande...). La course poursuite va bientôt s’engager entre le mini bus des gros bras et la camionnette des "anciens", Jacqueline et Grégoire, avec qui je fais équipe. Après quelques inévitables rendez-vous manqués, sur des aires d’autoroute ou à des péages, la jonction fini par se faire... à l’arrivée, ou presque.
Le trajet n’a pas été trop long, les sujets de discussions n’ont pas manqué. Mes deux compères ont une longue expérience de la Fête de l’Huma et les infos à la radio permettent un grand nombre de commentaires sur l’actualité du moment ! Et puis, quoi de plus normal que de parler d’archéologie, avec un plombier à la retraite ? "L’année prochaine, on partira quelques jours avant, pour visiter les châteaux de la Loire !".
Enfin, nous arrivons sur les lieux précis, grâce à quelques raccourcis dont Bob à le secret... Drôle d’impression que cette première vision. Certains stands sont déjà montés, d’autres sont en vrac, mais beaucoup d’emplacements sont encore totalement vides et dans quelques heures des milliers de gens déambuleront dans ces allées imaginaires.
Pourtant la vie a déjà commencé dans certaines "régions". Ainsi, une odeur de cuisine nous attire vers le stand catalan, une mamie est en train d’y préparer des daurades à l’ail dans une poêle en fonte d’au moins 50 cm de diamètre. Tout près, la buvette est déjà montée et c’est le premier coup de la semaine. Baptême du feu, pour moi qui n’a jamais goûté à la "tisane", fabrication maison, élaborée par un des vieux de l’équipe...
Puis, c’est le retour sur l’emplacement du stand, avec les premières constatations, il y a un problème de surface avec le voisinage : pas assez de place en largeur, pour l’Auberge des Pyrénées et le stand des J.C., qui sont présents, pour la première fois. "Il y en a un qui a bouffé 1 mètre au début, un autre qui c’est foutu un peu en travers : au bout, il manque presque 2 mètres !" Le responsable des emplacements à la Régie de la Fête sans doute impressionné par l’équipe (bien remontée par "l’effet tisane") promet de trouver une solution...
Les derniers préparatifs seront élaborés chez Jean-Louis, un collègue du Gers, qui, nous hébergera pour cette première nuit.
Les premiers jours sont, pour l’essentiel consacrés au montage du stand et des annexes...
Tout juste le temps d’avaler un café, de faire les dernières mises au point et c’est l’arrivée des "gros culs" : l’un pour le chapiteau principal, qui sera la structure de "L’Auberge des Pyrénées", l’autre pour... le reste. C’est ce dernier qui nous intéresse, en particulier.
L’emplacement, d’abord : c’est la camion qui délimitera la partie arrière du stand, comme un espèce de rempart sur roues, il est censé nous protéger de tentatives, parfois perverses, d’infiltration extérieures. Mais, pour l’instant, il faut commencer à décharger, et pas n’importe comment !
Il y a quelque chose de rugby, dans tout ça : on pousse, on soulève, on passe, on cadre... parfois, on tape en touche, mais je n’ai jamais vu de "vilain geste" (ni de placages... ). Jean-Claude, en bon demi de mélée, manoeuvre l’équipe, donne les ordres, commande et paye de sa personne : il est le premier à "aller au charbon", bref, c’est le capitaine. Sur le sol en gravier, c’est lui qui a tracé le "centre névralgique" de ce futur lieu de vie et de travail, symbole de toute cette aventure : l’emplacement de la douche et du W.C., éléments indispensables, voire vitaux, mélange d’inventivité et de haute technologie, enviés de tous, parfois, même victime d’espionnage industriel (déjà des rumeurs font état d’un projet de douche "double", pour l’année prochaine, mais, c’est secret...) !
En attendant, les tâches sont réparties, chacun à son rôle, les uns l’intendance et la cuisine, les autres le réseau électrique, d’autres la plomberie ou le montage des palombes, ces grandes tentes bleues qui nous serviront de dortoir.
Malgré le travail, l’ambiance est là et quelques voisins / curieux viennent faire un petit coucou, parfois en nous invitant à déguster un des nombreux produits régionaux qui sont la fierté de chaque stand. Ainsi, ce n’est pas une célèbre boisson anisée qui, malgré les apparences, rempli le magnum de nos voisins du Tarn & Garonne, mais une boisson de leur cru, faite à base de pomme : "Y’en a ", comme dirait, Francis Blanche dans les Tontons Flingueurs !
Petit à petit, les éléments prennent leur place, sauf le stand des J.C., qui se retrouve contraint et forcé "éjecté" derrière le camion, sur l’avenue du Tarn (parallèle à l’avenue de la Méditerranée, où se trouve l’Auberge des Pyrénées).
La première palombe est prête pour nous accueillir : c’est la première nuit passée sur le site.
La fourmilière s’active dès le lever du jour.
C’est le grand moment, aussi pour les voisins landais qui ont la particularité de monter leur propre chapiteau "à l’ancienne", à la force des bras. L’armature et la toile, posées à plat à même le sol, vont petit à petit s’élever dans le ciel. Les poulies, les vérins et les manivelles font "hisser la grand voile", comme sur un trois-mâts. Vision surréaliste, dans ce ciel de septembre à quelques encablures du toujours actif aéroport du Bourget et, en fin de compte, pas si loin que ça de la Tour Eiffel !
Sur le stand, les choses avancent, la cuisine et le bar sont en place. La décoration commence à faire son apparition, ici et là : c’est bon signe !
Ces deux jours marquent un double moment d’émotion intense. Tout d’abord, c’est l’arrivée d’Odile. En fait, elle était déjà là, mais elle était restée, à l’abri dans le camion. Il faut la ménager, la pauvre, elle est fragile et commence à avoir de la bouteille. On parle même de la mettre à la retraite anticipée (sujet qui prête souvent à polémiques, par les temps qui courent). Il y en a même qui disent que c’est sa "dernière" et que, l’année prochaine, elle sera remplacée par une "petite jeune"... Bon, mais même si elle est énorme, si elle fait des bruits incongrus, si elle dégage des odeurs bizarres et laisse, parfois échapper de grosses fumées douteuses, des machine à laver la vaisselle comme Odile, on n’en fait plus et puis, heureusement qu’elle est là, sinon, vous imaginez le boulot à la plonge ?
L’autre grand moment est l’accrochage, sous les yeux jaloux de collègues, de la grande banderole rouge de l’Auberge des Pyrénées. Dur pour la concurrence : difficile d’y échapper, on peut dire que ça en jette !
Petit à petit, l’équipe s’étoffe : suivant leurs possibilités, les militantes et militants du Béarn, du Pays-Basque et pour la première fois cette année, de la Bigorre, prennent position dans la bonne humeur. Malgré tout, une certaine appréhension perce parfois : il va falloir en quelques heures, troquer le bleu de travail contre la toque de cuisinier ou la tenue de postière contre le tablier de serveuse ! Mais, certains ont l’expérience et l’entraide est bonne... même si ce n’est pas toujours sans heurts !
Demain, c’est l’ouverture au public et, par endroits, c’est le moment des répétitions, les odeurs de cuisine se mélangent déjà aux premiers flonflons.
Vendredi est un drôle de jour, coincé entre les derniers réglages et le début des festivités.
C’est aussi, un petit moment de détente, avant le grand boum. La veille, les équipes et les emplois du temps ont été inscrits sur un grand tableau blanc. Chacun connaît son rôle et le prend le plus possible au sérieux, même si les dérapages sont inévitables. Tout cela fait aussi partie de l’ambiance ! Une équipe pour l’intendance (qui s’occupe des repas "internes"), une pour la cuisine, une pour le service, une pour la vaisselle et une pour le bar (qui a aussi pour mission de "soulager la plonge"). Chaque équipe travaille à tour de rôle et à une demi-journée de libre, enfin, à peu près.
Dans l’après-midi, pendant que les premiers badauds arrivent, le groupe basque Souleymane fait sa dernière répétition dans une cabane de chantier. C’est la première expérience de grande scène pour ce jeune et prometteur quatuor. Ils doivent assurer la première partie du chanteur kabyle Idir sur la scène du Sud Solidaire, demain en fin d’après-midi... la tension monte !
De leur côté, les J.C. des P.A. finissent d’installer leur stand. Au programme de leur Café Politique : expo photo, débats, buvette & ambiance assurée ! En plus des produits locaux à déguster (comme cet étonnant cidre basque artisanal), le Commerce Equitable est proposé, ici, sous forme de thé et de café. Partout, le Sud, et pas uniquement celui de la France, est de plus en plus présent et dès la tombée de la nuit, on a l’impression d’être, ici, dans le village du monde.
Le changement c’est opéré, entre le matin et ses derniers préparatifs et l’après-midi, l’ouverture officielle au public. Parfois, les deux cohabitent bizarrement, un peu comme dans le "PlayTime" de Tati et il n’est pas rare d’entendre des sons de perceuses se mélanger aux commandes des repas en cuisine !
Bon, ce coup ci c’est parti à l’Auberge des Pyrénées : ça chante au bar, ça chauffe en salle, ça gueule en cuisine et ça fume à la plonge ! "Chaud devant !"
Le samedi est le jour le plus riche de la Fête, sans doute le jour où il y a le plus de monde.
Venus de toute la France (et d’ailleurs !), certains cherchent dès le matin de bonne heure, le stand de leurs copains. C’est le cas de la bandas "Los Gauyous" ("Les Joyeux"), venue spécialement d’Orthez, pour animer l’Auberge des Pyrénées et plus si affinités... Le but du jeu est de faire le tour complet de la Fête, dans la matinée, avec quelques volontaires sérieux pour distribuer des tracts, vantant les menus proposés. Pas de temps mort ou si peu, la musique de ses joyeux lurons habillés de jaune (aucun rapport avec Paul... ) a un succès fou et c’est sûr, les gens viendront nombreux, les uns pour profiter du bar, les autres pour tester le resto.
Pour les repas, les choses sont simples : des produits locaux (bien sûr), de qualité (évidement) et surtout à un prix très abordable. Cette notion est très importante : la Fête de l’Huma est très populaire (au bon sens du terme) et doit l’être à tous les niveaux !
Non loin, les arènes et les vachettes font le plein pour les courses landaises. Les beaux écarteurs brillent dans leurs costumes, les jeunes filles tremblent dans les tribunes : tout va bien, quoi !
L’après-midi, place à la musique : de petites scènes, plus ou moins improvisées, attirent de nombreuses personnes. En changeant de stand, on peut passer du reggae à du métal, en tournant au coin d’une allée, on passe du blues à de la chanson française, et ainsi de suite.
Pendant ce temps, les grandes scènes attirent la grosse majorité de la foule. C’est le grand moment pour Souleymane, sur la scène du Sud Solidaire, après une balance / répétition calamiteuse... pour raisons techniques. Mais, quand c’est pour de bon, ça roule et le fan-club, venu du Pays Basque n’est pas déçu ! Plus tard, ils se retrouveront tous au bar de l’Auberge, pour fêter ça... jusqu’au bout de la nuit ! Sur la grande scène, Jean-Louis Aubert est en terrain conquis, quand des milliers de fans rêvent, avec lui, d’un autre monde.
Plus tard, encore le joyeux tintamarre de la bandas retenti dans un stand, non loin de la scène du Sud. L’ambiance est au maximum... jusqu’à ce qu’un des patron du rade vienne demander de "baisser un peu la sono" : certains spectateurs du concert d’Idir ont du mal à distinguer qui joue quoi ! Qu’à cela ne tienne, nos musiciens posent leurs instruments pour entonner une série de chansons, qui ont pour effet de déclencher une ambiance encore plus survoltée... ce qui ne va pas résoudre le problème d’interférences !
À peine le temps de boire l’apéro et il faut penser à démonter. Tout juste le temps d’aller écouter un peu ce qui se passe sur la scène principale et c’est déjà le temps des adieux.
Le Dimanche est le jour de la grasse matinée pour les uns, et du décrassage pour les autres.
Pendant que certains ont du mal à décoller, d’autres s’échauffent pour une grande course bigarrée dans les allées et dans le parc. Mais, déjà, on pense au départ... bon, mais avant, il faut aller boire un coup de Pousse Rapière au stand du Gers, souffler encore un petit coup dans le tuba et servir une dernière série de repas ! "Il n’y a plus de tomates ! Comment on fait pour les entrées ?" Sans parler d’une dernière alerte à la plonge, où Odile éprouve quelques difficultés... décidément, ça sent "la fin".
Après le dernier service, le démontage commence rapidement : l’équipe de travail sera réduite au minimum demain matin et pour faciliter le travail des ces derniers, ceux qui feront le voyage en train dans la nuit, mettent les bouchées doubles.
Pendant ce temps, sur la grande scène, c’est le moment des discours, des remerciements, des coups de gueule et de l’émotion, aussi. Emotion particulièrement intense, lorsque le poète chanteur chilien Angel Para s’exprimera devant ces milliers de gens dans un silence presque irréel.
Puis, jusque tard dans la nuit le camion, après avoir servi de dortoir pour la bandas, pendant deux nuits agitées, retrouve sa fonction première et ingurgite petit à petit sa nourriture : et, une rangée de matelas ; et, un tas de planches ; et, une pile de chaises et, ainsi de suite...
Quelques dernières histoires et anecdotes, et c’est l’heure d’aller ce coucher.
Lundi matin, après une semaine de folie, les militants et leurs copains démontent, tant bien que mal, les stands et les chapiteaux. Le son des outils remplace celui des sonos. Les rires et les éclats de voix sont toujours là, mais, ils sont différents. Ce n’est pas vraiment de l’émotion, mais, un sentiment confus du voyageur entre deux étapes que doivent sans doute ressentir les gens du cirque ou ceux du voyage, en attendant la prochaine étape. Drôle de voyage la prochaine étape sera au même endroit (sans doute), à la même date (à peu près) et avec les mêmes acteurs (ou presque), mais dans un an. Oubliés les coups de gueule en cuisine, cette rage de dents qui a failli tout foutre en l’air, tous ces problèmes d’intendance, la mise sous respiration artificielle d’Odile, la gueule de bois du petit matin, amplifiée par les sonos des stands voisins, un peu comme dans le "Dr Jerry & Mr Love" de Jerry Lewis !
Dans ce moment un peu étrange, l’image de l’humanité se personnalise par cette vision furtive : des familles de gens de la rue, pour la plus part venus des Pays de l’Est, pauvres, mais dignes, viennent comme chaque année à la rencontre de ces militants, dans l’espoir de récupérer quelques marchandises, pour manger. Les mots sont simples, les regards sont sincères. Chaque stand a préparé, un carton (ou plusieurs) rempli de victuailles, pour ce geste symbolique. Dans les semaines qui vont suivre, cela va être la fête, aussi, pour tous ces gens, exclus de cette société où la "consommation" donne, parfois la nausée.
Enfin, la porte arrière du camion c’est refermée. Quelques derniers adieux, à peine couverts par le son du moteur qui ronronne, comme pour masquer, pudiquement, ce mélange d’émotion et de satisfaction.
"A l’année prochaine !"
